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Le premier psychopathe d’entreprise serait né en 1629

Photo : Edward Hopper / Wikimedia Commons (Public domain)

Imaginez un employé qui, face à une crise, prend le contrôle de tout le monde, récompense les fidèles et élimine les gêneurs. Ce scénario ressemble à un mauvais épisode de série de bureau, mais il s’est réellement joué il y a près de quatre siècles, sur une île déserte au large de l’Australie-Occidentale. Une équipe de recherche de l’université Anglia Ruskin affirme aujourd’hui que son protagoniste pourrait être le plus ancien psychopathe d’entreprise identifiable de l’histoire.

Un naufrage au bout du monde

Le personnage central s’appelle Jeronimus Cornelisz. Il travaille comme commis marchand pour la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, la fameuse VOC, qui est souvent présentée comme la première multinationale à capital actionnarial. Cette compagnie a d’ailleurs contribué à fonder ce qui deviendra l’une des premières bourses du monde, à Amsterdam, en 1602.

Le 4 juin 1629, le navire Batavia heurte un récif de corail dans les îles Houtman Abrolhos, lors de son voyage inaugural. Une partie des passagers et de l’équipage parvient à rejoindre une île voisine, aujourd’hui appelée Beacon Island. Ils seraient environ 200 survivants, selon les chiffres les plus souvent retenus, installés sur un bout de terre sans eau douce abondante et sans secours immédiat.

Ce qui s’est passé sur Beacon Island

Les officiers supérieurs embarquent sur une chaloupe pour rallier Batavia, dans l’actuelle Indonésie, afin de demander du secours. Ils laissent derrière eux un vide hiérarchique. Cornelisz devient alors le cadre le plus haut placé encore présent sur l’île, alors qu’il n’est pas du tout le plus gradé à l’origine.

Vieux navire à voile sur une mer agitée, évoquant le naufrage du Batavia au XVIIe siècle
Photo : Ank gsx / Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

Selon les récits d’archives repris par ScienceAlert et l’université, il profite de cette situation pour remplacer les membres du conseil par des partisans fidèles. Il exige des serments d’allégeance personnels et isole les opposants potentiels. Le bilan est terrible : environ une centaine d’hommes, de femmes et d’enfants auraient été assassinés, et certaines femmes auraient subi des violences sexuelles. Après le retour des secours et un procès, les meneurs sont exécutés.

Il faut garder en tête que ce bilan repose sur des archives anciennes, avec des témoignages parfois partiels. Selon les sources, le décompte exact varie légèrement d’un récit à l’autre, entre « environ 100 » et « plus de 100 » victimes.

Pourquoi Clive Boddy s’intéresse à ce cas

Clive Boddy, spécialiste de la psychopathie en entreprise à l’université Anglia Ruskin, a appliqué une grille d’analyse à ce dossier vieux de près de 400 ans. Il s’appuie sur les travaux du psychiatre américain Hervey Cleckley, dont les critères ont longtemps servi de référence pour décrire le psychopathe, et soutient que Cornelisz présente l’ensemble des traits de ce cadre.

Boddy juge que la méthode observée dans les lieux de travail toxiques actuels apparaît déjà dans cette affaire de 1629. Dans les propos rapportés par ScienceAlert, il résume cette idée ainsi : « The same playbook we see in toxic workplaces today appears in this case from 1629. » Autrement dit, les mêmes manœuvres : verrouiller les postes clés, fidéliser par la loyauté personnelle, écarter ceux qui posent des questions.

L’intérêt de l’étude tient aussi à sa démarche. Il ne s’agit pas d’un diagnostic clinique, puisque la personne est morte depuis longtemps et qu’on ne peut pas l’examiner. Il s’agit d’une lecture rétrospective de témoignages, appliquée à une grille conçue pour les individus d’aujourd’hui.

Ce que disent les réserves

Le titre de « premier psychopathe d’entreprise » reste une hypothèse, et non un consensus scientifique. La notion elle-même est débattue. Le média spécialisé PopSci rappelle qu’il existe peu de preuves concrètes pour le concept élargi de psychopathie en entreprise. Il souligne aussi qu’une étude très relayée en 2016, sur la proportion de psychopathes parmi les dirigeants, avait été rétractée deux ans plus tard. Le terme « premier » doit donc être lu avec prudence.

Les étudiants en psychologie et les lecteurs curieux peuvent retenir une idée simple : étiqueter une personne à partir de récits anciens expose à des simplifications. Les archives sont incomplètes, les témoins ont leurs propres intérêts et les mots d’époque ne recouvrent pas toujours les catégories modernes.

Reste une leçon plus concrète, qui vaut pour n’importe quelle organisation. Dans les situations de crise, la tentation de concentrer le pouvoir est forte. Des garde-fous simples, comme un conseil collectif, des décisions tracées et la possibilité de contester un chef sans risque, limitent ce genre de dérive bien avant qu’elle ne tourne au drame.

Ce qu’il faut retenir

  • Jeronimus Cornelisz, commis marchand de la VOC, aurait pris le contrôle des survivants du Batavia en 1629.
  • Le naufrage a eu lieu sur les îles Houtman Abrolhos, au large de l’Australie-Occidentale.
  • Selon les archives, une centaine de personnes auraient été tuées sur Beacon Island.
  • Clive Boddy présente Cornelisz comme un cas de psychopathie d’entreprise, sur la base d’une lecture rétrospective.
  • L’idée de « premier psychopathe d’entreprise » reste une hypothèse discutée, et le concept lui-même manque de preuves solides.

Questions fréquentes

Cornelisz était-il vraiment un dirigeant ?

Pas au sens moderne. Les sources parlent de commis marchand de la Compagnie, mais il devient le cadre le plus haut placé sur l’île après le départ des officiers. C’est cette position de pouvoir de fait qui compte dans le récit.

Peut-on diagnostiquer une personne morte il y a près de 400 ans ?

Non, il ne s’agit pas d’un diagnostic médical. Les chercheurs appliquent une grille de traits de comportement à des témoignages écrits. C’est une analyse de faits historiques, pas un verdict clinique.

Pourquoi cette étude fait-elle débat ?

Parce que le concept de psychopathie en entreprise manque encore de données solides, et que l’étiquette « premier » suppose de connaître tous les cas précédents. Les spécialistes restent donc prudents sur la portée de ce résultat.

Sources

Article d’origine : ScienceAlert. Étude publiée dans l’Asian Journal of Business Ethics (Springer) : lien vers l’article.

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